Une contribution du Dr A Boumezrag – Sur les plateaux français, l’Algérie revient comme un refrain obsédant. Toujours convoquée, rarement comprise. Et, détail révélateur, presque toujours expliquée par un Algérien de service. Comme si la France, sûre d’elle et de son Etat millénaire, n’arrivait toujours pas à regarder l’Algérie sans demander à l’ex-colonisé de lui traduire ce qu’elle refuse d’assumer.
Il y a, dans le débat français, une étrange scène qui se rejoue inlassablement. Dès que l’Algérie surgit à l’écran, on cherche un Algérien. Un écrivain, un universitaire, un «intellectuel critique», parfois un repentant médiatique. Peu importe le profil, pourvu qu’il parle. La France écoute, interrompt, acquiesce ou s’indigne, mais ne se parle jamais à elle-même. Elle préfère l’interprète.
Ce réflexe n’est ni anodin ni innocent. Il dit quelque chose de profond : la relation franco-algérienne n’est pas réglée, elle est déplacée. On la transfère sur les plateaux, on la confie à des voix algériennes censées expliquer, justifier, dénoncer ou absoudre. L’Algérie devient un sujet de débat français, jamais un interlocuteur égal.
Pour comprendre ce malaise, il faut revenir à une divergence fondatrice que la France peine encore à accepter. En France, l’Etat précède les régimes. Il est ancien, centralisé, sûr de lui. Monarchique, impérial ou républicain, il traverse les siècles comme un fleuve indifférent à ses rives. Les présidents passent, l’Etat reste. Il encaisse les crises, archive les fautes, digère les ruptures. Cette continuité donne à la France une assurance presque ontologique.
L’Algérie, elle, est née autrement. Non pas d’une lente maturation institutionnelle, mais d’une rupture violente avec l’Etat colonisateur français. Elle n’est pas sortie d’un congrès ou d’une réforme, mais d’une révolution armée. Pour la psyché française, c’est là le péché originel. L’Algérie n’est pas perçue comme un Etat ayant émergé naturellement, mais comme une entité issue d’une «rébellion» contre l’ordre étatique français. Une «province» qui s’est soustraite, non un peuple qui s’est libéré.
Et cette idée, même enfouie, structure encore le regard. Car admettre pleinement l’Etat algérien, ce serait admettre que l’empire a été vaincu. Non pas réformé, non pas dépassé, mais défait. Or, la France peut gérer une décolonisation administrative, pas une défaite réelle sur le terrain.
D’où cette obsession paradoxale. L’Algérie est officiellement indépendante, souveraine, reconnue. Mais elle reste, dans l’imaginaire français, un objet inachevé. On la scrute, on la juge, on l’invite à se raconter. Comme si elle devait encore prouver quelque chose. Comme si son existence même appelait une explication.
Les plateaux télé deviennent alors des tribunaux de substitution. On y convoque l’Algérie quand la France doute d’elle-même. Quand elle parle identité, immigration, mémoire, islam, banlieues. L’Algérie sert de miroir commode : on lui pose des questions pour éviter de se les poser à soi. Et pour rendre l’exercice plus confortable, on demande à un Algérien d’endosser le rôle du messager, parfois du procureur.
Il y a là une ironie cruelle. La France, patrie de l’Etat rationnel, du droit, des institutions solides, se montre incapable d’affronter sereinement une relation postcoloniale sans passer par la médiation de l’ancienne victime de la colonisation. Comme si elle avait besoin d’une caution algérienne pour dire ce qu’elle pense de l’Algérie. Comme si la parole française, seule, n’osait pas assumer son trouble.
Côté algérien, cette mise en scène est tout aussi révélatrice. L’Algérie postcoloniale a appris à se méfier des récits venus d’ailleurs. Elle sait que sa légitimité ne repose pas sur l’approbation française, mais sur une histoire de rupture. Pourtant, elle continue d’être sommée de s’expliquer, de se justifier, de rassurer.
Pourquoi cette difficulté à tourner la page ? Parce que l’Algérie n’est pas un ancien territoire lointain. Elle était juridiquement française. Elle était intégrée à l’Etat, non à l’empire périphérique. Sa perte n’est donc pas une simple décolonisation, mais une amputation. L’Algérie reste coincée dans la gorge de la mémoire française : ni avalée ni recrachée.
Alors on parle. Beaucoup. Souvent mal. Et toujours en demandant à l’Algérien d’expliquer ce que la France refuse d’admettre : que l’histoire a tranché sans demander la permission, et que l’Etat algérien existe indépendamment du regard français.
La France n’a jamais pardonné à l’Algérie d’avoir prouvé qu’on pouvait naître Etat sans sa permission. Elle peut refuser l’Algérie dans sa psyché ; l’histoire, elle, l’a déjà reconnue. Et elle ne revient jamais sur ses décisions.
A. B.