L’affiche devient un miroir du documentaire: foisonnante, fragmentaire, intrigante et poétique, elle assemble des figures et des objets hétérogènes pour donner au spectateur un premier aperçu sur un monde où l’œil attentif participe à une réflexion sur les cadres imposés et les formes d’émancipation.
Le premier contact avec un film n’est pas toujours l’image en mouvement : parfois, il se fait à travers son affiche. Celle de ce long-métrage agit alors comme un manifeste visuel. Au premier plan, une jeune fille tricote, concentrée, incarnant la minutie et la patience du regard documentaire : chaque fil tissé devient métaphore de l’attention portée aux marges.
Plus loin, un jeune homme malien chevauche un poisson… et porte une couronne, image à la fois absurde et majestueuse, qui transforme l’ordinaire en scène symbolique, questionnant la hiérarchie des figures sociales et culturelles. La femme au niqab fait un signe de victoire, un geste qui affirme l’existence et la liberté dans un espace normatif souvent contraignant.
Le cameraman cagoulé, le micro et l’appareil photo rappellent la présence du dispositif filmique : le film est conscient de sa propre médiation, de ce que filmer implique d’éthique et de responsabilité. La tête de kitsune, flottante et énigmatique, introduit un élément mythique et poétique, signalant que l’imaginaire et le réel se croisent, comme dans la pratique performative des cosplayeurs.
La pancarte proclamant «A Documentary Documentary» n’est pas qu’une répétition : elle insiste sur la réflexivité du film, sur sa capacité à interroger le geste même de documenter, à montrer et à rendre visible sans imposer de vérité. Tout converge vers le mot éclatant : para-dis. L’affiche devient alors un miroir du documentaire : foisonnante, fragmentaire, intrigante et poétique, elle assemble des figures et des objets hétérogènes pour donner au spectateur un premier aperçu sur un monde où l’œil attentif participe à une réflexion sur les cadres imposés et les formes d’émancipation.
Le Para-dis naît d’un désir avant toute idée : Majdi Lakhdar voulait faire un film avant même d’en connaître le sujet, adoptant le principe du ‘trust the process’. Il observe avant de juger et accumule les images avant de les trier, durant 8 mois entiers. Le montage de près de soixante-dix heures de matière filmique façonne alors un objet méditatif. Le réalisateur collabore avec la monteuse Malek Kamoun et invite le spectateur à tisser des liens entre des fragments disparates plutôt qu’à suivre un récit classique.
La durée et la justesse de l’observation deviennent des instruments essentiels : c’est la présence même des protagonistes dans leur quotidien qui est captée. Le film suit trois communautés situées aux confins du visible et du social : les femmes portant le niqab, les Africains subsahariens et les jeunes adeptes du cosplay. Sans les hiérarchiser ou les réduire à des symboles, le documentaire les inscrit dans une même trajectoire : la quête d’un espace où exister pleinement.
La femme en niqab devient un corps d’opacité et de subversion, l’exil africain est filmé comme expérience intime oscillant entre perte et recomposition identitaire, et le cosplay s’affirme comme une performance artistique et d’expression de soi, un espace où l’imaginaire prend forme.
Le Para-dis s’inscrit dans le cinéma-essai, proche des œuvres de Chris Marker ou Jean-Luc Godard, où le montage devient un espace de pensée. Lakhdar assume seul l’image, le son et la photographie, créant une intimité essentielle avec ses sujets. La caméra accompagne sans envahir, et tout geste capté devient un matériau à percevoir et à ressentir.
Le film dialogue avec l’approche de Michel Foucault : Ce sont les normes qui produisent l’exclusion, révélant la singularité des existences. Dans cette démarche, l’identité n’est pas quelque chose d’isolé ou d’immuable. Elle se construit dans le dialogue avec les autres, dans la façon dont nos choix et nos expériences résonnent avec le monde autour de nous, plutôt que dans une définition rigide ou imposée. Le Para-dis est un portrait d’époque, c’est un film qui transforme la contemplation en interrogation critique.
Il invite le spectateur à accueillir le doute et à ressentir la subtilité des corps et des espaces. Les plans deviennent un miroir pour scruter la norme et observer l’indépendance des individus. L’utopie suggérée par le titre, un paradis fragmenté et toujours en mouvement, reste toujours ouverte à l’interprétation. Elle est posée comme une question : existe-t-il un endroit où chacun puisse vivre pleinement, sans jugement ni exclusion ? Le tiret dans Para-dis attire le regard, crée une pause et nous impose un souffle.
Il fait sentir que le Paradis est morcelé, fragile, exactement comme les vies et les trajectoires que le film explore. Le dis souligne ce qui est dit, et le silence ce qui est tu, le para‑dis devient alors cet espace à la fois révélé et caché, entre parole et non‑dit.
Fadoua MEDALLEL Cinéphile tunisienne