L’historien français Benjamin Stora a vivement critiqué la manière dont son intervention a été utilisée dans l’émission «Complément d’enquête» diffusée sur France 2. Dans une déclaration à la chaîne AL24 News, il indique avoir été instrumentalisé par la rédaction, son entretien d’une durée d’environ une heure et demie ayant été réduit à quelques secondes, sans rapport avec le fond de son analyse. Une pratique qu’il qualifie de manquement grave à l’éthique journalistique.
Sollicité par l’équipe de «Complément d’enquête» pour évoquer les relations mémorielles complexes entre la France et l’Algérie, Benjamin Stora avait accepté l’entretien à une condition symboliquement forte : être filmé au Musée de l’Homme, place du Trocadéro. «C’est dans cet endroit que sont entreposés les crânes d’Algériens décapités [pendant la colonisation française]», rappelle-t-il. Des images de ces crânes avaient d’ailleurs été tournées pendant l’entretien, au cours duquel l’historien dit avoir longuement expliqué l’histoire de la colonisation et l’origine des «mémoires douloureuses, blessées et difficiles» qui pèsent encore sur les relations franco-algériennes.
La surprise est venue après coup. De retour d’Algérie, où il se trouvait la semaine précédente, Benjamin Stora découvre le montage final de l’émission : «Ils n’ont gardé que deux phrases, dix secondes en tout, qui n’avaient aucun rapport avec ce que j’avais dit.» Son intervention a servi d’alibi pour donner un faux semblant d’impartialité à un programme qui, au final, a privilégié des pseudo-influenceurs au détriment d’un travail historique rigoureux.
Au-delà de son cas personnel, l’historien s’inquiète des effets de ce type de traitement médiatique sur le débat démocratique. Présenter certains «influenceurs» comme des opposants politiques, alors qu’ils se livrent à des insultes, y compris envers le président algérien, revient, a-t-il assuré, à affaiblir l’opposition démocratique réelle et à brouiller la compréhension des enjeux. «Ce genre de procédé affaiblit le débat démocratique et complexifie considérablement des relations déjà très difficiles entre la France et l’Algérie», déplore-t-il.
Benjamin Stora parle d’une «occasion perdue», voire d’une «occasion ratée une fois de plus» pour favoriser une meilleure compréhension mutuelle entre les deux pays. S’il se garde de juger les débats internes à la rédaction de France 2, il souligne l’existence, en France, d’une «bataille» au sein du monde journalistique pour faire respecter l’éthique professionnelle. «Je n’ai vu que le résultat», insiste-t-il, un résultat qu’il estime déséquilibré et préjudiciable au sérieux du débat public.
En laissant une place marginale au travail historique et une large exposition à des intervenants peu familiers de l’histoire algérienne, l’émission a, selon l’historien, manqué sa mission d’information.
M. H.