Par M. Aït Amara – A Washington, la rhétorique martiale de Donald Trump sur l’Iran contraste de plus en plus ouvertement avec les analyses internes du Pentagone. Alors que le président américain brandit la menace d’une action militaire pour tenter de contraindre Téhéran, plusieurs sources militaires reconnaissent en privé que les Etats-Unis ne disposent pas aujourd’hui des marges nécessaires pour ouvrir un nouveau front majeur sans fragiliser l’ensemble de leur posture stratégique mondiale.
Selon ces sources, l’armée américaine est confrontée à un phénomène de surextension inédit depuis la fin de la guerre du Vietnam. Sur le papier, la marine aligne onze porte-avions, symbole central de la projection de puissance américaine. Dans les faits, près d’un tiers de ces bâtiments sont immobilisés pour maintenance à long terme. Les autres fonctionnent selon des cycles de déploiement stricts, ce qui limite à deux ou trois groupes aéronavals réellement déployés à un instant donné, répartis entre le Pacifique occidental, le Golfe Persique et la Méditerranée.
Toute opération contre l’Iran exigerait pourtant plusieurs groupes aéronavals, comme ce fut le cas lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Or, à la différence de cette période, les Etats-Unis doivent désormais simultanément contenir la Chine, soutenir l’Otan face à la Russie et maintenir une présence militaire dans plusieurs régions instables. «Chaque redéploiement crée un vide ailleurs», résume un officier supérieur, soulignant que toute concentration de forces dans le Golfe affaiblirait mécaniquement la posture américaine face à Pékin ou Moscou.
Les limites ne sont pas seulement navales. Les mêmes sources pointent une tension croissante sur les effectifs, avec des difficultés de recrutement et de rétention dans des spécialités clés, ainsi qu’une pression accrue sur les chaînes logistiques. Les stocks de munitions de précision, indispensables à toute campagne aérienne moderne, constituent un autre point d’inquiétude majeur. Une guerre prolongée contre l’Iran les épuiserait en quelques semaines, face à un adversaire doté de défenses aériennes avancées, de capacités cyber et de missiles antinavires sophistiqués.
Sur le plan stratégique, les militaires doutent également de l’efficacité réelle d’une frappe. Les attaques de juin 2025, menées par Israël avec l’appui américain, n’ont, selon eux, fait que retarder temporairement le programme nucléaire iranien. L’Iran a dispersé et fortifié ses installations, rendant illusoire l’idée d’une destruction durable par des frappes aériennes seules.
Dans ce contexte, la menace brandie par Donald Trump apparaît, aux yeux de ces responsables, largement comme un bluff politique. Un bluff destiné autant à l’opinion publique américaine qu’à Téhéran, mais dont la crédibilité s’érode à mesure que les adversaires de Washington observent l’écart entre les déclarations et les capacités réelles. La Chine et la Russie analysent minutieusement chaque mouvement américain, chaque redéploiement, pour en tirer des enseignements stratégiques.
Ces sources font remarquer qu’à force de multiplier les lignes rouges sans disposer des moyens de les faire respecter simultanément, les Etats-Unis affaiblissent leur dissuasion globale, en définitive factice. Une dynamique déjà perceptible, selon elles, dans la succession de crises récentes où les adversaires de Washington ont testé, puis repoussé, les limites de la réponse américaine.
M. A.-A.