Par Mehenna H. – La diffusion de l’émission «Complément d’enquête» par France 2, consacrée aux relations entre l’Algérie et la France, et sous-titrée «Rumeurs et coups tordus», a suscité de vives réactions. Parmi les voix les plus sévères figure celle du journaliste émérite Jacques-Marie Bourget, dans un article au titre sans équivoque : «Complément d’enquête : une arme braquée sur l’Algérie». Son analyse pointe frontalement les pratiques journalistiques du service public et la frontière brouillée entre information et propagande.
Bourget raconte d’abord une expérience de téléspectateur averti. Faute de programme plus attrayant, il décide de regarder l’émission en différé et en ressort convaincu de l’importance du sujet, non tant pour son contenu géopolitique que pour ce qu’il révèle du journalisme contemporain. «C’était passionnant pour celui qui s’intéresse au journalisme, à ses règles, et aux références de la profession contenues dans la Charte de Munich», écrit-il. Il rappelle notamment les articles 8 et 9 de cette charte, qui posent une ligne rouge entre journalisme et communication politique.
Selon lui, cette ligne a été franchie. En s’appuyant largement sur les propos de l’ambassadeur de France à Alger, aujourd’hui rentré à Paris, «Complément d’enquête» s’est «ouvertement fait le porte-propagande de l’Elysée». Bourget dénonce une mise en scène digne d’une série télévisée, évoquant «un one man show de l’ambassadeur», filmé dans de «bien jolis salons» qui symboliseraient, selon lui, la connivence entre pouvoir politique et dispositif médiatique. Le verdict est cinglant : «La mission flinguer l’Algérie a été accomplie.»
L’émission s’ouvre sur un autre dossier sensible : l’emprisonnement en Algérie de Christophe Gleizes, agent français déguisé en journaliste, condamné à sept ans de prison. Bourget reconnaît la gravité de la situation, mais reproche à l’émission de ne pas avoir présenté «le dossier complet». Il rappelle que Gleizes exerçait sans visa de presse, une infraction lourde de conséquences dans le contexte algérien, et qu’il était en contact avec des militants du MAK, organisation classée terroriste en Algérie. «Il a joué avec le brûlant», écrit Bourget.
Là encore, le reproche majeur porte sur le traitement journalistique. En omettant certains éléments clés, «Complément d’enquête» a, selon Bourget, construit un récit à charge, renforcé par le recours à des sources contestées. La séquence tournée dans les locaux de Reporters sans frontières est ainsi jugée contre-productive. L’organisation est décrite comme «décrédibilisée» en Algérie en raison de financements occidentaux hostiles.
Au-delà du cas algérien, l’article de Jacques-Marie Bourget pose une question essentielle, celle de la responsabilité du journalisme de service public. Quand l’enquête se transforme en récit orienté, quand la rumeur devient matière première, le risque est grand de substituer l’argument politique à l’exigence de vérité. Et c’est précisément cette dérive que le grand reporter entend dénoncer, en rappelant que la crédibilité du journalisme repose d’abord sur sa rigueur, son équilibre et son indépendance.
Le commentaire de Jacques-Marie Bourget ne relève ni de la posture ni de la réaction épidermique, mais d’un regard averti forgé par une longue pratique du métier. Journaliste émérite, fort de plusieurs décennies de terrain et d’une connaissance intime des rouages médiatiques et diplomatiques, il s’inscrit dans une tradition de presse critique qui refuse l’alignement et la facilité.
Dans ses écrits, Bourget se pose en vigie, combattant dans son propre pays les dérives des médias mainstream, trop dépendants des pouvoirs politiques, économiques et idéologiques. Son engagement rappelle l’exigence essentielle d’un journalisme indépendant, prêt à payer le prix de la dissidence intellectuelle pour préserver la liberté de ton et le droit au doute.
M. H.