Je n’ai pas assisté à de simples funérailles jeudi dernier.
Il y a quelques jours seulement , et pourtant le temps semble encore suspendu. Au stade MCA d’Akassato, le silence avait une densité rare. La douleur d’une famille s’est mêlée à celle d’un peuple entier. Ce jour, le deuil privé a rencontré le deuil national, et je l’ai ressenti jusque dans mes entrailles.
Le Jeudi 15 Janvier 2026, le Bénin enterrait Dame Berthe Kougblénou, épouse du général Bertin Bada. Une femme brutalement arrachée à la vie dans la nuit du 6 au 7 décembre 2025, lors de l’attaque de leur domicile, au cœur d’une tentative de déstabilisation de l’ordre constitutionnel. Une violence politique aveugle. Une violence qui a frappé une innocente, non pour ce qu’elle avait fait, mais pour ce qu’elle représentait : épouse d’un serviteur loyal de la République.
En observant l’assistance, j’ai compris que ce moment dépassait largement une tragédie familiale. Le président Patrice Talon était là. Présent, grave, silencieux. À ses côtés, son épouse et son fils. Les anciens présidents, les membres du gouvernement, les responsables des institutions, les hauts gradés des forces de défense et de sécurité, le corps diplomatique, les autorités religieuses… Tous réunis, non par simple protocole, mais parce que l’histoire les avait convoqués.
Et en regardant le chef de l’État, une pensée s’est imposée à moi : il ne saura sans doute jamais dire pleinement ses condoléances. Aucun mot ne sera jamais assez fort pour exprimer ce qu’il doit, d’une certaine manière, à cette regrettée dame. Car derrière la stabilité d’un pays, la continuité d’un pouvoir, et qui sait… peut-être même la préservation d’une vie, il y a parfois des sacrifices silencieux, invisibles, mais déterminants. Berthe Kougblénou Bada en est tragiquement devenue l’un des symboles.
Puis est venu l’instant le plus bouleversant.
Le général Bertin Bada est apparu, sans uniforme, en simple tenue civile. Ce détail m’a profondément marqué. À cet instant, il n’était ni le militaire, ni le stratège. Il était un mari meurtri, debout par la force de la foi et de l’amour.
Quand il a pris la parole, le stade s’est figé.
« Elle était mon centre d’équilibre », a-t-il confié, la voix brisée. Il a évoqué leur rencontre en 1982, leur union en 1989, une vie construite dans la discrétion, la fidélité et le soutien silencieux. Puis ces mots, terribles et définitifs :
« Aujourd’hui, elle m’a été arrachée brutalement. »
À cet instant, j’ai ressenti toute l’injustice de cette disparition. Berthe Kougblénou est tombée parce qu’elle incarnait, dans l’ombre, l’équilibre d’un homme et, par ricochet, celui d’un État. Femme simple, profondément croyante, engagée dans l’Église du christianisme céleste, elle est devenue malgré elle une figure de la mémoire nationale.
Et c’est là que l’histoire m’a rattrapé.
Le 16 janvier 1977, le Bénin faisait face au débarquement des mercenaires. Ce jour-là, des hommes et des femmes sont tombés pour ce pays. Fauchés par l’agression, mais debout dans l’histoire. Depuis lors, cette date est gravée dans notre mémoire collective comme celle du sacrifice et de la résistance nationale.
En regardant le cercueil de Berthe Kougblénou, j’ai compris que l’histoire se répétait autrement. Comme les martyrs du 16 janvier 1977, elle est une martyre. Fauchée, certes, par l’agresseur. Mais tombée pour le Bénin. Tombée pour que survive la paix, pour que tienne la République, pour que demeure l’ordre constitutionnel.
On a parlé d’« offrande douloureuse pour la paix ». Cette expression a pris tout son sens à cet instant. Car une nation se construit aussi sur ces vies offertes malgré elles, sur ces sacrifices qui n’avaient rien demandé, mais qui deviennent le socle de notre stabilité.
Et dans un sursaut de courage qui force le respect, le général Bada a déclaré :
« Je me sens encore plus solide, pas brisé. Je me sens assez fort pour continuer… et à mieux faire mon travail. »
Ces mots résonnent encore en moi comme un serment silencieux fait à la République.
Lorsque le cortège s’est dirigé vers le cimetière d’Adjagbo, à Abomey-Calavi, j’ai compris que nous n’accompagnions pas seulement une femme vers sa dernière demeure. Nous accompagnions une martyre.
Aujourd’hui , le Bénin pleure .
Mais aujourd’hui aussi, le Bénin se souvient. Comme en 1977.
Et, il réaffirme dans le recueillement et la gravité, son attachement indéfectible à la paix, à la justice et à sa souveraineté.
Berthe Kougblénou repose désormais en terre.
Mais son nom rejoint désormais ceux qui sont tombés pour ce pays.
Pour le Bénin.
Jérôme Bibilary
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19 janvier 2026 par