Par A. Boumezrag – Davos 2026 a pris des allures de théâtre brutal, où les vérités historiques, les dépendances stratégiques et les illusions européennes ont été exposées sans fard. Donald Trump, fidèle à son style, y a rappelé à l’Europe ce qu’elle préfère oublier. Emmanuel Macron, lui, s’est efforcé d’enrober l’évidence dans les subtilités du langage diplomatique. L’Algérie, forte de son histoire singulière, pouvait observer la scène avec un détachement non dissimulé.
Trump n’a pas fait dans la nuance. Groenland, Canada, Europe : aucune ligne rouge n’était trop sacrée pour son discours. Les Etats-Unis, selon lui, demeurent les libérateurs historiques et les garants uniques de la sécurité occidentale. Sans eux, l’Europe «parlerait allemand ou japonais». La formule, provocatrice, a agi comme un électrochoc. Derrière l’outrance, un rappel brutal : la dépendance européenne n’a jamais disparu, elle a seulement été maquillée par des décennies de confort stratégique.
Face à cette rhétorique directe, l’Europe est apparue figée, oscillant entre indignation feutrée et résignation silencieuse. Emmanuel Macron a tenté d’exister dans cet échange asymétrique, multipliant les références au multilatéralisme, à l’autonomie stratégique et à la coopération équilibrée. Mais à Davos, ces mots ont flotté comme des concepts abstraits face à une réalité géopolitique crue. Quand Trump parle rapports de force, l’Europe répond procédures et sommets. Le décalage est saisissant.
L’ironie a atteint son paroxysme lorsque Trump s’est permis de revisiter l’histoire récente, allant jusqu’à complimenter Vladimir Poutine pour sa «lucidité» sur l’Ukraine, tout en accusant les Occidentaux d’avoir provoqué le conflit. A cet instant précis, la diplomatie s’est muée en spectacle. L’Europe a découvert qu’elle ne contrôlait plus ni le récit, ni le tempo, ni les règles du jeu.
C’est dans ce décor que la comparaison historique prend tout son sens. La France a été libérée en grande partie par les Alliés, au premier rang desquels les Etats-Unis. Cette réalité demeure un fait historique. L’Algérie, elle, a arraché son indépendance par son peuple, par le sacrifice de ses enfants, sans armée étrangère pour la délivrer. Deux trajectoires, deux mémoires, deux rapports à la souveraineté.
Et pourtant, soixante ans après l’indépendance du pays, la France continue trop souvent de s’adresser à l’Algérie avec une condescendance à peine voilée, comme si l’histoire coloniale pouvait être relativisée, aménagée ou réécrite selon les intérêts politiques du moment. A Davos, ce malaise s’est révélé au grand jour. Tandis que la France peine à affirmer son autonomie stratégique, elle persiste à donner des leçons à une nation qui a conquis sa liberté au prix du sang.
L’Europe découvre aujourd’hui, parfois avec stupeur, que sa souveraineté est incomplète. Le parapluie américain, longtemps considéré comme acquis, devient conditionnel, négociable, voire capricieux. Les regards se tournent timidement vers la Chine ou la Russie, comme on jette des bouteilles à la mer. Mais aucune réorientation stratégique ne peut masquer cette vérité : on ne construit pas une puissance durable sur une dépendance prolongée.
L’Algérie, dans ce contexte, observe sans triomphalisme mais sans complexe. Elle sait ce que signifie payer le prix de l’indépendance. Elle sait aussi que la souveraineté ne se proclame pas dans des forums internationaux, mais se consolide dans la durée, par la cohérence politique, la mémoire assumée et la capacité à dire non.
A Davos 2026, Trump a joué au Normand à sa manière : tranchant, direct, intransigeant. Macron, fidèle à une tradition européenne prudente, a hésité, nuancé, temporisé. Mais l’histoire, elle, ne tergiverse pas. La France a été libérée par les Alliés. L’Algérie l’a été par son peuple.
Tant que Paris parlera à Alger comme si cette différence pouvait être arrangée par le verbe ou diluée par le temps, le malentendu persistera. Car la liberté, la souveraineté et la dignité ne se mesurent ni en PowerPoint ni en discours calibrés. Elles se mesurent à la capacité d’un peuple à écrire lui-même son histoire et à sa reconnaissance sans condition par les autres.
A. B.