Une contribution de Ferid Racim Chikhi – Cette analyse met en exergue les contradictions structurelles de l’ordre international tel que pensé par les Atlantistes à partir de l’écart entre le discours normatif de promotion de la démocratie et les pratiques concrètes de militarisation, d’ingérence et de déstabilisation. En mobilisant les apports des théories critiques des relations internationales, de la sociologie du pouvoir et de l’économie politique mondiale, il met en lumière les mécanismes d’hégémonie, de captation des élites et de disqualification des trajectoires souveraines, avec un focus particulier sur l’Algérie et le Sud global.
La fin des années 1980 marque un tournant majeur dans la recomposition de l’ordre international. La Pérestroïka et l’effondrement de l’Union soviétique, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, le démantèlement de la Yougoslavie et la recomposition des Balkans ont été largement interprétés comme l’aboutissement d’un processus historique consacrant la victoire définitive du modèle libéral occidental. Et, récemment encore, la destruction de Gaza par l’Etat criminel d’Israël sous la protection des Etats-Unis et le silence complice des Européens. Cette lecture téléologique de l’histoire a contribué à installer l’idée d’un ordre mondial fondé sur la démocratie libérale comme horizon universel et indépassable.
Toutefois, derrière cette universalisation proclamée des normes démocratiques, s’est progressivement mis en place un système de hiérarchisation politique des Etats, opposant des démocraties jugées «légitimes» à des régimes qualifiés de «déviants». Cette réflexion soutient que cette opposition relève moins d’une analyse objective des régimes politiques que d’un dispositif idéologique au service de rapports de pouvoir asymétriques, structurant l’ordre international contemporain.
«L’hégémonie démocratique» comme dispositif de légitimation
Dans la perspective gramscienne, le pouvoir moderne ne repose jamais exclusivement sur la coercition, mais sur une articulation entre contrainte et consentement rendue possible par l’hégémonie culturelle et morale. Le discours démocratique porté par les Etats-Unis et les puissances atlantistes s’inscrit pleinement dans cette logique : il transforme des intérêts géopolitiques situés en normes universelles présentées comme naturelles et indiscutables.
La qualification récurrente de certains Etats comme «autoritaires», «dictatoriaux» et/ou «militaires» – notamment la Russie, la Chine et la Corée du Nord – permet de délégitimer toute trajectoire politique non conforme au modèle libéral occidental. Cette délégitimation a servi de justification à des politiques d’ingérence, parfois militaires, ayant conduit à la destruction ou à l’affaiblissement durable d’Etats historiquement associés au Front du refus, tels que l’Irak, la Libye, la Syrie, ou encore la Yougoslavie. Le discours normatif fonctionne ainsi comme un instrument central de légitimation de la contrainte internationale.
L’attraction et l’interception des élites et domination symbolique
Un marketing politique de recrutement des élites a été mis en place, qui constitue l’un des mécanismes les plus efficaces de cette domination indirecte. Il réside dans l’attraction des élites. Comme l’ont montré Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, la circulation internationale des élites participe ainsi à la reproduction des hiérarchies symboliques et matérielles. Présentée comme un processus neutre de mobilité et de méritocratie, cette dynamique prive en réalité les Etats du Sud de ressources humaines essentielles à leur développement.
Face à la fuite organisée des cerveaux, les gouvernements du Sud n’ont mis en place aucune parade de rétention, ni de stratégie de riposte, ni de stratégie de recaptation. Or, ce processus affaiblit durablement les capacités endogènes de la production des savoirs, de la gouvernance et de l’innovation, tout en renforçant la dépendance structurelle vis-à-vis des centres occidentaux de décision et de légitimation intellectuelle. Ce mécanisme contribue à maintenir une division internationale du travail cognitif et politique, au sein de laquelle les périphéries restent durablement subordonnées (*).
Déstabilisation matérielle et logique du système-monde
A cette domination symbolique s’ajoutent des stratégies de déstabilisation plus matérielles opérées par des agents d’infiltration conduits par des officines obscures. Les troubles sociaux, les manifestations instrumentalisées, la criminalité transnationale ainsi que les trafics d’armes et de drogues sont fréquemment présentés comme des pathologies internes propres aux Etats ciblés. Or, dans la perspective du système-monde développée par Immanuel Wallerstein, ces phénomènes doivent être compris comme des effets structurels d’un ordre mondial asymétrique.
Les périphéries absorbent les coûts sociaux et politiques de la mondialisation, tandis que les centres prétendent en contrôler les effets. Paradoxalement, ces mêmes fléaux se diffusent ensuite vers les sociétés occidentales, révélant l’illusion d’un contrôle unilatéral des désordres produits par le système lui-même.
Guerre discursive et construction du «régime militaire»
Michel Foucault a montré que le pouvoir moderne s’exerçait par la production de régimes de vérité et par la définition de ce qui est politiquement acceptable. La réduction de trajectoires historiques complexes à la catégorie de «régime militaire» participe pleinement de cette logique discursive. Le rôle structurant de l’armée dans certains Etats – souvent héritage de la colonisation, des luttes de libération nationale ou de conflits régionaux persistants – est présenté comme une pathologie politique plutôt que comme une réponse à des contraintes géopolitiques objectives.
Cette disqualification discursive permet d’exclure certaines formes de souveraineté du champ du politiquement légitime, tout en justifiant des interventions extérieures au nom de la démocratie et de la stabilité.
L’Algérie et le Sud global : souveraineté sous condition
L’Algérie constitue un cas particulièrement révélateur de cette dynamique. Issue d’une guerre de Libération nationale, où l’armée a joué un rôle central dans la construction de l’Etat, elle est régulièrement enfermée dans une lecture réductrice de «régime militaire», de «système dictatorial» et de «pouvoir autoritaire». Cela a été observé lors du Hirak (2019-2022), suivi des incendies en Kabylie ; les arrestations de présumés perturbateurs et auteurs de certains actes qualifiés de criminels ne font l’objet d’aucun discernement de la part des revendicateurs (assumés ou manipulés = agents à la solde d’officines obscures) des libertés. Cette approche occulte son histoire postcoloniale, ses contraintes sécuritaires régionales et domestiques, ainsi que de ses tentatives de stabilisation institutionnelle dans un environnement marqué par les agressions continues et permanentes du voisin de l’Ouest, l’instabilité du Sahel (espace de turbulences provoquées par des pays intéressés par la situation stratégique entre l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne, l’Afrique de l’Ouest et de L’Est, par les richesses de ce territoire), les tensions méditerranéennes et les recompositions énergétiques mondiales.
Plus largement, les Etats du Sud global sont confrontés à une injonction paradoxale : ils doivent assurer leur sécurité, préserver leur souveraineté et maintenir la cohésion nationale, tout en étant disqualifiés dès lors que leurs dispositifs étatiques ne correspondent pas aux standards du libéralisme politique occidental.
Militarisation du politique en Occident : un renversement paradoxal
Depuis le début du XXIe siècle, un renversement de paradigme est observable. Face à des contestations sociales croissantes liées aux politiques néolibérales, à l’érosion de l’Etat social et à l’aggravation des inégalités, les démocraties occidentales recourent de plus en plus à des dispositifs sécuritaires et militaires pour maintenir l’ordre interne. Les mobilisations de la garde nationale et de l’armée aux Etats-Unis constituent une illustration significative de cette évolution.
En France, cette militarisation s’accompagne d’une rhétorique persistante de la menace extérieure, principalement incarnée par la Russie. Comme l’a montré Carl Schmitt, la construction de l’ennemi demeure un mécanisme central de légitimation du pouvoir politique, permettant de neutraliser les critiques internes et de restreindre l’espace démocratique.
Conclusion
Ce qui précède tend à mettre en évidence une contradiction majeure de l’ordre international contemporain : ceux qui se présentent comme les garants universels de la démocratie recourent, lorsque leurs intérêts stratégiques sont menacés, aux mêmes logiques de coercition, de militarisation et de contrôle qu’ils dénoncent ailleurs. Cette convergence des pratiques révèle les limites structurelles d’un ordre fondé sur l’asymétrie morale et le double standard.
Au-delà des postures idéologiques, cette réalité invite à repenser les catégories dominantes du débat géopolitique et à interroger les conditions concrètes de la démocratie, de la souveraineté et de la paix dans un monde, où la force tend de plus en plus à se substituer au droit et au dialogue, aussi bien au Nord qu’au Sud.
F. R. C.
Analyste senior, conjoncture
Notes et références
Gramsci, A., Cahiers de prison, Gallimard, 1978.
Chomsky, N., Hegemony or Survival, Metropolitan Books, 2003.
Bourdieu, P. & Wacquant, L., Sur la télévision, raisons d’agir, 1996.
Wallerstein, I., Le système du monde, Flammarion, 1980.
Foucault, M., Il faut défendre la société, Seuil/Gallimard, 1997.
Amin, S., Le développement inégal, Minuit, 1973.
Schmitt, C., La notion de politique, Flammarion, 1992.
(*) Voir https://algeriepatriotique.com/2021/12/08/lalgerie-et-ses-competences-a-letranger/