Cette fois, il n’a pas été question de conciliabules discrets ni de désaccords murmurés dans les couloirs feutrés. A Davos, les divisions de l’Occident ont éclaté en pleine lumière, directement dans les discours des dirigeants, qui se sont crêpé le chignon devant la communauté internationale, lavant leur linge sale sur la scène du Forum économique mondial. Le symbole est fort. L’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, qui structure les relations transatlantiques depuis près de 80 ans, est bel et bien à l’agonie.
Donald Trump a donné le ton. Sans détour ni précaution diplomatique, il a confirmé ses velléités expansionnistes sur le Groenland, territoire stratégique relevant du Danemark, tout en laissant entendre que le Canada pourrait un jour subir le même sort. Des déclarations qui, prononcées dans une enceinte censée promouvoir la coopération entre les supposés puissants, ont résonné comme une provocation assumée et un signal clair du retour d’une logique de rapports de force.
Mais c’est surtout l’Europe qui s’est retrouvée dans le viseur du président américain. Dans un discours d’une rare brutalité, Trump a affirmé ne plus reconnaître le Vieux Continent, qu’il a décrit comme plongé dans un «état lamentable». Il a martelé que sans l’intervention décisive des Etats-Unis au XXe siècle, l’Europe «parlerait allemand ou japonais», rappelant crûment la dépendance historique du continent à la puissance américaine.
Le président français, Emmanuel Macron, a été publiquement pris pour cible. Donald Trump l’a raillé en affirmant qu’il «joue au dur», une formule humiliante destinée à le remettre à sa place aux yeux du monde. Au-delà de l’attaque personnelle, c’est l’engagement européen en Ukraine qui a surtout été dénoncé. Selon Trump, le soutien apporté par son prédécesseur et par les Européens à Kiev constitue une «grave erreur», responsable du gaspillage de centaines de milliards de dollars qui auraient dû être consacrés à la recherche d’un compromis diplomatique.
Dans un renversement de discours qui a choqué nombre de participants, le locataire de la Maison-Blanche a parallèlement fait l’éloge de Vladimir Poutine. Il a affirmé que le président russe avait toujours nourri une grande estime pour l’Ukraine, accusant les Occidentaux de l’avoir provoqué et poussé à l’invasion par leur politique de confrontation.
Ce déballage public a mis en évidence une réalité longtemps occultée. L’Europe n’a jamais réellement existé sans le parapluie américain. Dépendante sur les plans militaire, stratégique et politique, elle se retrouve aujourd’hui orpheline. A Davos, cette prise de conscience a été brutale. Convaincus désormais que les Etats-Unis les ont définitivement lâchés, les responsables européens explorent d’autres horizons, multipliant les signaux en direction de la Chine et évoquant, parfois à demi-mot, la nécessité de repenser leurs relations avec la Russie.
En exposant ainsi leurs querelles sur la place publique, les dirigeants occidentaux ont offert au monde le spectacle d’un bloc en plein éclatement. A Davos, ce n’est pas seulement un désaccord passager qui s’est révélé, mais la fin assumée d’un monde dont personne ne semble encore capable de dessiner les contours futurs.
Mehenna Hamadouche