Le mercredi à Guidiguir, chef-lieu d’une commune rurale du département de Gouré, à une centaine de km à l’Est de Zinder, est une journée particulière au cours de laquelle presque tout le monde, hommes, femmes, jeunes, vieux et même les enfants, producteurs agriculteurs-maraichers, bergers, transformatrices, commerçants, chacun est soit acheteur, vendeur, revendeur ou porte deux à trois de ces casquettes à la fois. C’est le rendez-vous hebdomadaire des affaires qui se vit et fait vivre le village.
Ce 17 décembre 2025, tôt le matin, c’est le débarquement, de tous les horizons, qui à bord de charrettes, de camionnettes ou surtout de ces vieux véhicules pickups oubliés des usines, d’autres à pied. Les étals prennent forme, à la place du marché sis au nord de la RN1 qui traverse le village, et un peu partout le long de la route. Les vendeurs de légumes et de fruits frais, dans des paniers ou sur des nattes de palmes, les vendeuses de beignets, galettes, poulets, poissons et du «hourah» (ce populaire breuvage à base de mil, appelé aussi boule), ainsi qu’un parterre de bouchers avec leurs plateaux de viande grillée posés au-dessus de grosses tasses, embaument l’air d’un cocktail de senteur de tous les goûts. Les sacs de céréales et des bottes de palmes s’empilent. Les enfants, vendeurs à la crié de l’eau en sachet ou ‘’pure water’’, des jus, du yaourt et du pain sucré, fusent de partout.
Les rires, les vrombissements des moteurs et les klaxons se mêlent aux cris incessants de ce beau monde de marchands, chacun vantant son produit. C’est du moins l’ambiance qui caractérise la plupart des marchés hebdomadaires des villages nigériens. Mais, le marché de Guidiguir est connu surtout pour son niébé de qualité au prix imbattable, les bottes de feuilles de palmier très prisées dans la confection de nattes, paniers, cordes et divers articles, et son bétail bon marché.
Ce jour-là, un drame, évité de justesse, a failli bouleverser l’ambiance bon-enfant de l’emblématique marché de Guidiguir. Il est presque 10h00, alors que nous nous dirigeons vers le comptoir de niébé, toutes les attentions se ruent derrière nous. En voulant descendre d’un de ces véhicules surchargés, une femme se retrouve coincée sous la voiture. En effet, il faut beaucoup d’acrobaties pour embarquer ou débarquer de ces véhicules. Mais en quelques secondes la foule souleva la voiture et extirpa la bonne dame du danger. « Elle a de la chance, elle doit être blessée légèrement, la voiture avait sous le pneu ses habits, ses effets. Dieu merci, la foule a réagi promptement », murmure-t-on, par-ci, par-là. Puis, revint la sérénité.
Une vitrine de produits agricoles, pastoraux et forestiers du terroir
Le marché de Guidiguir fait le bonheur des habitants de cette localité. « C’est surtout au lendemain des récoltes de la campagne pluvieuse, comme c’est le cas aujourd’hui que ce marché atteint toute son effervescence, avec une forte disponibilité de produits céréaliers, des feuilles de palmier et du bétail notamment. Mais ces dernières années, les prix sont en baisse. Heureusement jusqu’ici, Alhamdoulillah, nos populations vivent de cela. C’est notre crédo », affirme tout ravi Illia Moussa, commerçant natif de Guidiguir. Tiré à quatre épingles dans son boubou ample, coiffé d’un bonnet ’’zanna’’ et assorti de lunettes qui ajoutent une touche d’élégance à son style typiquement traditionnel, Illia Moussa est assis confortablement au fond de sa boutique d’alimentation générale. Ce père de famille de 55 ans qui a été, auparavant, revendeur de petits accessoires électriques et électroniques, souligne qu’il produit, lui aussi, du niébé, de l’arachide, comme cultures de rente, qu’il écoule localement. Il produit aussi du mil, du sorgho et du maïs pour remplir son propre grenier.

« Pour des cérémonies de mariage, baptême et autres, c’est sur ces productions que reposent nos espoirs, notre économie. Il y a ensuite des échanges, de tous ordres car, nous sommes sur un carrefour, une voie très empruntée, il y a des visiteurs, des passants. Depuis trente ans, ce n’est que le commerce qui fait vivre Guidiguir, après l’agriculture et l’élevage. Tous nos produits du terroir s’arrachaient comme des petits pains. Tout ce que tu mets sur ce marché trouve preneur. Il y a des profits », explique Elh Illia. « Jusqu’à une date récente, le sac de 100kg de niébé était entre 60.000 et 80.000FCFA. Ensuite il est redescendu à 40.000FCFA voire 28.000FCFA. C’était notre produit phare, mais maintenant nous nous orientons plus vers le sésame. Celui qui produisait 20 sacs de niébé, n’en produit que 10 ou 5 aujourd’hui, parce que ça n’a plus de valeur », déplore Elh Illia.
Le comptoir du niébé au ralenti avec l’interdiction d’exportation des céréales
A l’entrée du comptoir de niébé situé au nord-est du marché, nous rencontrons Maman Nassirou, un revendeur de ce produit venu de Hamdara, un village voisin de l’ouest, trônant sur un lot d’une douzaine de sacs, le regard perdu, en face d’une enceinte presque vide. « La semaine dernière, les grossistes nous les ont pris à 26.000 FCFA le sac. Là, nous attendons voir ce que dira le marché », souffle, du bout des lèvres, ce revendeur. Nassirou dit avoir pris ses sacs, à la source, chez les producteurs de son village, à 23.000FCFA l’unité et payé 1.000FCFA par sac pour le transport. « Il y a une légère réduction. Si ces grossistes l’apprennent, ils vont vouloir revoir un peu à la baisse aussi les prix. Si j’arrive à avoir même si c’est 1.000FCFA sur chaque sac, c’est tant mieux », soupire le revendeur. Pour maximiser ses profits, une fois les prix de la journée fixés, Nassirou rachète sur place en détail, tasses et demi-sacs, pour fournir les grossistes. « C’est cela mon métier », dit-il. « Par le passé, ici, les retardataires ne trouvent même pas où décharger leur cargaison. Ce comptoir n’est plus ce qu’il était. C’est cela aussi le marché. J’ai commencé ce business il y a 12 ans. A une époque le sac était à 17.000FCFA, il a ensuite grimpé jusqu’à 80.000 FCFA et maintenant nous voilà à 26.000FCFA », témoigne le revendeur.

En effet, le comptoir tourne au ralenti. Les acheteurs grossistes se font rares. D’ailleurs pour en trouver un, il nous a fallu aller un peu loin, à l’autre bord du goudron. Sous un hangar en paillote coincé entre trois murs, assis sur des nattes déroulées sur un espace à sable fin soigneusement arrosé, conditionnant un air frais naturel, l’un des plus connus des marchands de niébé de Guidiguir, entouré de ses collaborateurs, Elh Mahamadou Ibrahim dit Goga fait les comptes à n’en point finir, des billets entre les mains ainsi qu’un cahier plié et un stylo. « Le niébé, c’est ce qui fait la renommée de notre marché, depuis des décennies. Nous l’exportions, mais ce n’est plus le cas. On ne parlait pas de tel nombre de sacs, c’est des milliers de tonnes qu’il s’agit. C’est la contrainte des réglementations dont nous sommes tenus de respecter. C’est ce que nous faisons. C’est sur place que nous faisons tout maintenant, nous expédions, à la limite, à nos contacts des autres grandes villes du Niger », explique le grossiste basé à Guidiguir, fort de 40 années dans le business du niébé.

« Actuellement, je peux rassembler et expédier 1.000 à 2.000 tonnes. Mais la demande est limitée. Nous tournons à un maximum de 200 tonnes. Même au niveau de la production, il y a un désintéressement, parce que c’était considéré comme une culture de rente mais qui finalement ne rapporte plus comme avant. Dans la foulée des restrictions sur l’exportation de céréales, l’Etat doit reconsidérer le cas du niébé. Ce n’est pas quelque chose que les Nigériens consomment quotidiennement, à l’image du riz, du mil ou du maïs. Nous sommes une région qui produit spécifiquement du niébé de qualité avec un fort rendement. Cela mérite d’être valorisé. Il nous faut des débouchés comme avant, pour que cette spéculation qui faisait tant notre fierté retrouve sa valeur », lance Elhadj Mahamadou Ibrahim dit Goga. Ce grand exportateur de niébé de Guidiguir est, depuis la prise des mesures de restriction, reclus dans un rôle assimilable à celui des revendeurs. Il achète et revend sur place car, ce n’est pas toutes les semaines qu’il a des commandes de Niamey, Zinder, Agadez ou Diffa. « Notre activité est fragilisée », soupire Elh Goga.
Le commerce du bétail continue de prospérer
A l’autre bout, au nord du marché, le commerce du bétail, lui, connaît de beaux jours. A mi-journée, l’ambiance bat son plein. Les petits et gros ruminants, des chevaux y compris, s’y trouvent en bon ordre. Malam Babayé, gérant de l’entrée sud du marché de bétail estime à près de 1.000 le nombre d’animaux, les petits ruminants notamment qu’il a fait entrer.
Yaou Garba vient de Maradi pour acheter des moutons et des chèvres. « Je cherche à faire des profits. Il y a une nette différence, malgré la distance. Là, c’est la période propice, entre la saison pluvieuse et l’hiver, où les prix sont vraiment abordables », indique Yaou. La semaine dernière il est reparti d’ici avec 30 têtes et il a déjà revendu plus de la moitié. « J’achète des animaux dont les prix varient entre 50.000FCFA et 100.000FCFA. A présent j’ai sous la main une vingtaine. Nous les achetons auprès des revendeurs locaux. Nous les transportons généralement à bord des minibus qui peuvent nous prendre 40 à 45 têtes, en raison de 1.750FCFA par tête, jusqu’à Maradi », explique le jeune Yaou Garba.

Au fin fond du marché, nous croisons deux hommes ou disons deux amis, sur le rayon des chevaux. Ousmane de Atchi Lahia et Abdou de Guéguéri, deux passionnés des pratiques équestres comme la fantasia. Ils ne sont pas là forcement pour acheter, mais s’ils tombent sur ce qui peut les intéresser, ils mettent tout de suite la main à la poche. « Nous sommes là, chaque semaine. Nous sommes connus ici depuis des années. Nous utilisons les chevaux comme moyens de transport, nous participons à des compétitions des courses hippiques lors des cérémonies. Pour cela, il nous faut les meilleurs chevaux. Et ce n’est pas tous les jours qu’on en trouve », indique Ousmane de Atchi Lahia. « L’apparence physique compte. C’est le premier critère. Il y a ensuite la souplesse, et enfin l’agilité. Nous cherchons des chevaux de course », précise Abdou. « Les meilleurs, comme nous l’entendons, c’est à partir 250.000FCFA à 500.000FCFA, jusqu’à plus d’un million même. Il y a des gens à qui nous avons l’habitude de fournir. Dès qu’ils apprennent qu’on a eu sur le marché, ils viennent chercher, parce qu’ils savent qu’on ne les déçoit pas. Et pour garder cette confiance, nous ne nous précipitons jamais, nous pouvons passer des semaines à chercher à dénicher le meilleur cheval », ajoute Ousmane.
Le business des palmes, un gagne-pain des paysans
Hassane Mamane vient de Safawa, un village au sud de Guidiguir. Il apporte de la palme comme beaucoup de paysans exploitant ou habitant près des cuvettes. A côté de ses quatre lots de quatre bottes chacun (appelés localement ‘’labtous’’) qui veut dire une ânée, il se dit déçu de la proposition du prix de la semaine. « Ce ne sont pas des palmes triées, c’est du brut. Mais c’est trop bas, cette proposition », dit-il. A l’instar de ses amis, il attend l’arrivée des autres grossistes dans l’espoir d’avoir mieux. « Ils demandent le lot à 1.000FCFA, alors qu’ici nous avons l’habitude de vendre jusqu’à 3.000FCFA. J’ai fait 4h à 5h de route en charrette, pour être ici », précise-t-il.

« C’est ce que je fais en dehors du travail de la terre et de l’élevage. C’est un gagne-pain qui me permet de combler mes petits besoins, de faire le marché chaque semaine ici. Ces quatre ‘’labtous’’, c’est ma trouvaille de la semaine. Mes enfants et ma femme y contribuent. Je leur fais certains achats en rentrant », confie Hassane, fidèle du marché de Guidiguir.

à travers le pays
Vers la fin de la journée, les grossistes des palmes se pointent enfin. Maigari Mahamadou lorgne, d’un coin d’œil, les étalages. « J’amène des palmes bien préparées ou triées, à Tanout, pour des artisans qui confectionnent des nattes, des paniers, des chapeaux, des cordes etc », a-t-il indiqué. Il confirme que le labtou est à 1000FCFA et la botte de palmes triées à 2.500FCFA. « Nous les revendons à 6.000FCFA voire 7.000FCFA », a-t-il confié.
Ismaël Chékaré Envoyé Spécial