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La mort d’Elvis Wamba, ancien docker au Port autonome de Douala engagé dans l’armée russe et tué par une frappe de drone ukrainienne en fin de semaine dernière, illustre brutalement une réalité longtemps passée sous silence. Derrière ce cas emblématique, se dessine un phénomène plus large : le recrutement abusif de ressortissants africains par la Russie pour alimenter la guerre en Ukraine. Face à la multiplication des morts, des abus et des témoignages accablants, plusieurs États africains commencent à rompre avec une prudence diplomatique devenue intenable, ouvrant un nouveau front politique autour de la protection de leurs citoyens et de leur souveraineté.
Une réalité brutale, impossible à nier
Pendant longtemps, le phénomène est resté cantonné aux marges du débat public africain, traité comme une rumeur gênante ou une conséquence lointaine d’un conflit perçu comme strictement européen. Mais à mesure que les cas documentés se multiplient, le silence devient politiquement et moralement intenable. La mort d’Elvis Wamba n’est pas un fait isolé. Elle s’inscrit dans une série de drames humains touchant des Africains enrôlés dans l’armée russe, souvent sous de faux prétextes. Promesses de salaires élevés, de régularisation administrative ou d’emplois civils en Russie : pour beaucoup, l’engagement s’est rapidement transformé en piège mortel, sans formation adéquate, sans encadrement réel et sans possibilité de retour. Le choc est aussi venu des images. Le 9 janvier, une vidéo diffusée sur le réseau social X, vue par des dizaines de millions d’internautes, a provoqué une onde de choc internationale. On y voit un soldat africain humilié, insulté et attaché à une mine antichar par un soldat russe, alors même qu’ils sont censés être « frères d’armes ». Cette séquence glaçante révèle une réalité plus profonde : des combattants africains exposés à un racisme brutal et utilisés comme chair à canon dans un conflit qui n’est pas le leur.
Le Kenya, premier à briser le tabou
C’est le Kenya qui a ouvert la voie d’une réaction frontale. En reconnaissant officiellement la présence d’environ 200 ressortissants kényans enrôlés dans l’armée russe, Nairobi a rompu avec une forme de déni diplomatique longtemps observée sur le continent.Le gouvernement kényan a dénoncé l’existence de filières de recrutement, lancé des enquêtes pénales, procédé à des arrestations et engagé des démarches diplomatiques pour tenter de rapatrier ses citoyens. Cette prise de position marque un tournant : pour la première fois, un État africain admet publiquement que ses ressortissants sont impliqués, parfois malgré eux, dans une guerre étrangère, et assume une réponse politique claire.
Afrique du Sud et Ghana : le réveil institutionnel
En Afrique du Sud, les révélations ont provoqué un scandale politique national. Des ressortissants sud-africains auraient été recrutés sous de faux prétextes, en violation directe des lois strictes du pays contre le mercenariat. Les autorités ont ouvert des enquêtes judiciaires, rappelé le cadre légal et multiplié les mises en garde publiques. Le sujet a quitté le champ diplomatique pour devenir un enjeu de politique intérieure. Le Ghana, longtemps discret, a lui aussi durci le ton. Le 3 janvier 2026, le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa a annoncé l’ouverture de négociations avec l’Ukraine pour la libération d’un soldat ghanéen capturé. Ce geste traduit une volonté claire : refuser que la guerre en Ukraine empoisonne les relations du Ghana avec l’Europe et affirmer la primauté de la protection consulaire de ses citoyens.
Le Cameroun, entre discipline militaire et inquiétude stratégique
Au Cameroun, la réaction est plus prudente mais tout aussi révélatrice. Les autorités militaires ont renforcé les contrôles afin d’endiguer les départs clandestins et sanctionner les désertions vers la Russie. Selon plusieurs enquêtes internationales, près de 30 % des Camerounais enrôlés dans l’armée russe auraient déjà trouvé la mort. Environ 150 soldats auraient déserté les forces armées camerounaises pour rejoindre le front russo-ukrainien, affaiblissant directement les capacités de défense nationales. La mort d’Elvis Wamba, largement relayée, a ravivé le débat public et mis en lumière les conséquences humaines et stratégiques de ces recrutements.
Une épreuve de souveraineté pour le continent
La poursuite de ces recrutements constitue désormais un test politique majeur pour les États africains. Soit ils assument pleinement la défense de leurs citoyens, transforment les réactions nationales en une action diplomatique coordonnée et posent des lignes rouges claires. Soit ils acceptent tacitement que des Africains continuent de mourir comme supplétifs dans une guerre étrangère, au nom d’équilibres géopolitiques fragiles. Ce dossier dépasse la seule relation Afrique–Russie. Il interroge la place du continent dans les conflits globaux, la capacité réelle des États à protéger leurs ressortissants à l’étranger et le refus de l’instrumentalisation des vulnérabilités sociales et économiques africaines. Les signaux actuels montrent qu’une partie du continent a commencé à sortir du silence. Reste à savoir si cette prise de conscience débouchera sur une réponse collective, à la hauteur de l’enjeu humain, politique et souverain.
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14 janvier 2026 par